8. mai, 2015

1963

C’était la guerre d’Algérie. Mon père n’avait toujours pas la nationalité française. Il était réfugié apatride provenant d’Allemagne.

 Pour mettre fin au conflit et aux tortures, le Général de Gaulle avait crié dans le poste de télévision : « Je vous ai compris ! ».

Les concerts Colonne diffusaient souvent les voix de Christa Ludwig, Elisabeth Schwartzkopf, et pour moi, rien n’était plus beau que Winterreise de Schubert.

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 Maman est née à Roman, Roumanie, dans une région qui est devenue autonome, la Moldavie.

Mes grands parents maternels étaient très pratiquants, et Grand- Père très superstitieux. Il avait peur des croix et ne supportait pas leur symbole. Il passait sa vie à prier et chanter des psaumes pour éviter sans doute d’être crucifié. La vue du drapeau suisse le mettait hors de lui.

 En Roumanie, il y avait une épicerie au fond de la cour avec devant un grand tonneau en bois rempli de cornichons vinaigrés. Les hivers moldaves étaient  très rudes. C’est tout ce dont se souvient Maman, qui en est partie à l’âge de trois ans.

Grand-père, religieux et sioniste, avait acheté un lopin de terre en Palestine, et les pogroms russes faisant rage, l’exil était programmé. Mais il n’a jamais retrouvé l’emplacement de ce terrain, et sur ses conseils, Grand-mère est partie en train avec les trois jeunes enfants à Paris rejoindre son frère Aaron, chirurgien-dentiste.

Grand-père les a rejoint peu de temps après.

 Grand- mère et Grand- père habitaient au cinquième étage d’un immeuble un peu vétuste. Il fallait, pour leur rendre visite, traverser une cour grise .L’intérieur de l’appartement était sombre. Dans les escaliers, un avertissement : « Eau et gaz à tous les étages ».

 Grand-mère, les jeudis, nous accueillait souvent, Maman et moi, dans sa chambre. Elle souffrait du dos et devait rester couchée. Puis elle enfilait alors une robe de chambre aussi sombre que le reste de l’appartement, et allait dans un minuscule réduit qu’elle avait surnommé : « la cuisine », pour me verser un verre de jus de fruits. Elle s’asseyait ensuite dans un énorme fauteuil près de la fenêtre, dans une pièce qui n’avait pas de surnom, éclairée par un néon famélique. Sur un mur verdâtre  étaient affichés tous mes dessins ; je me souviens que l’un d’eux représentait un mouton avec des pattes de moineau.

Grand- père arrivait, les bras chargés de bonbons……Grand- mère lui reprochait de dépenser autant d’argent, mais Grand- père disait que pour les enfants, il fallait dépenser sans compter. Ensuite, il prenait un livre et fredonnait des psaumes. Il avait retiré son chapeau de feutre et portait une belle calotte noire bordée d’argent.