19. déc., 2020

Orphelinat d’automne

 

 

Mercredi 6 novembre 2018

A l’entrée du cimetière intercommunal de Puiseux-Pontoise-lès-Betteraves.

Au milieu des champs, avec rien du tout autour, pas de maison des morts, juste une grille qui délimite un chemin qui monte, monte, vers le carré juif, proche de celui des musulmans.

Beaucoup de gens qui avaient escaladé cette côte six ans plus tôt étaient incapables de le faire maintenant, compte tenu de leur grand âge. Même en voiture.

Mais nous nous y sommes retrouvés tous, tout ceux qui ont pu, alors que je revenais de la maison funéraire avec mon neveu. Je n’ai pas pu serrer le premier boulon du cercueil lors de la mise en bière. Serrer l’étau qui enfermait Maman était au-dessous de mes forces. Raphaël l’a fait.

Un jeune rabbin a chanté la liturgie funéraire avec la prononciation ashkénaze, ce qui m’a replongé au tréfonds de mon enfance, avec un arrière-gout de carpe farcie. Puis il a lu la biographie de Maman que j’avais rédigée.

Je suis tout à coup retournée dans l’instant présent quand le rabbin nous a pris à part, mon frère et moi, pour nous dire qu’il n’y avait pas de majorité religieuse pour pouvoir faire le Kaddish.

Dire un Kaddish, cette prière des morts récitée en araméen, la langue parlée du peuple hébreu, nécessite la présence d’au moins 10 hommes juifs (« le mynian ») …Parmi l’assemblée, il y avait une très riche mixité cultuelle, et bien plus de femmes que d’hommes.

Maman désirait qu’un kaddish soit dit sur sa tombe, mais tant pis, je le ferai dire à la synagogue de Lille, ce samedi.

Je suis très fière de cette mixité culturelle et cultuelle, fière de Maman qui s’intéressait à toute sortes de cultures, rites et traditions, et qui était aimée par les gens de son voisinage, cambodgiens bouddhistes, chinois, l’étudiant mauricien qu’elle hébergeait, catholiques espagnols et africains, cousin protestant, neveu catholique, …et aussi les amis juifs de toujours, les amis francs-maçons de mon père.

Le rabbin a déchiré la chemise de mon frère, puis, comme il ne touche pas aux femmes, c’est Monique qui a déchiré la mienne…

« - A dater de cet instant, vous êtes en deuil !», nous a dit le rabbin.

Après avoir versé des petites pelletées de terre sur le tombeau ouvert , nous avons assisté à sa fermeture.

Il faisait froid et les feuilles mortes jonchaient le sol.

J’ai serré sur mon cœur un grand nombre d’adultes sans parents,

 et de les ai rejoints à l'orphelinat d’automne,

un morceau de chemise déchiré du côté du cœur.

Maman, sous terre, à coté de Papa, les cercueils placés tête-bêche.

Adieu mes chers parents…

(…) «  Ils vivaient si noblement
Que ceux qui la veille encore
Les regardaient comme leurs égaux
Ou même quelque chose de moins
Admiraient maintenant
Leur puissance leur richesse et leur génie
Car y a-t-il rien qui vous élève
Comme d’avoir aimé un mort ou une morte
On devient si pur qu’on en arrive
Dans les glaciers de la mémoire
A se confondre avec le souvenir
On est fortifié pour la vie
Et l’on n’a plus besoin de personne »

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

(La maison des morts)

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Je n’ai pleuré que quand le deuil a pris fin.