1981

Sablons le champagne de la délivrance, il permet l’ivresse et l’oubli un instant.

Quand elle avait bu, elle voyait double, et elle se tutoyait. L’enfer n’avait plus d’importance pour elle, parce qu’elle rêvait d’un avenir qu’elle ne possèderait pas. Et puis elle faisait des rêves très complaisants. Elle rêvait qu’elle était pianiste d’accompagnement, pour pouvoir approcher les Grands Chanteurs. Ainsi, elle remplacerait l’accompagnateur de Dietrich Fischer- Dieskau qui fort singulièrement ressemblait à Raymond Barre.

 …Tout ce petit monde grouillait sur la terrasse du Dôme, Karpov et Kasparov entamaient la cent-unième partie d’échecs avec l’ouverture Nimzo- Korsakovienne au profit de la faim dans le monde, Mrs Lessing donnait une conférence sur les différences climatiques entre le sud et le nord de la côte britannique, Elisabeth, dans un coin de terrasse, peignait une aquarelle minuscule avec ses micro-pinceaux et de tout petits carrés de couleurs. Elle portait une grande écharpe bleu ciel qui entourait son corps entier, je crois.

Et au loin, près du comptoir, il y avait une table immense sur laquelle étaient empilés des petits triangles isocèles, avec des règles de trigonométrie en prime.

Nous revenions de Berlin, je peignais l’austère Porte Brandebourg. Jerzy m’avait prêté son atelier de la rue Campagne première car la toile 120F ne rentrait pas dans mon petit studio.

Beaucoup  de gens un peu étranges vivaient dans cette résidence d’artistes, et Jerzy était parti pour trois mois à Bratislava.

 Dans la chambre attenante à l’atelier, il y avait de grandes roses roses sur un papier peint bleu, et par dérision, Jasmin l’appelait la chambre aux violettes.

Elle avait lu quelque part dans l’œuvre de Boris Vian qu’il était question d’un papier peint avec des oranges bleues sur fond orange.

 Jerzy était un peintre âgé qu’elle avait rencontré un jour à Montparnasse, au café de la consigne.

 Hortense me conseillait souvent de ne pas trop dire lorsque je peins. L’évocation des sensations  pouvait suffire.

C’est pourquoi la porte Brandebourg n’avançait pas. Comment discerner ce qui était criant d’injustice, les gens qui patientaient de part et d’autre du mur, d’un côté, des touristes, de l’autre des indigents, et les caricatures que l’on pouvait faire concernant le mur….

Il fallait discerner aussi le rôle de la pierre, toujours en évoquant….

Nous entrons ensemble dans la Blue Room.

Je veux serrer Jasmin dans mes bras

Et je me surprends en train de le faire.

Le voyage dure, le matelas du lit flotte sur l’Adriatique.

 Ma slave et tsigane princesse me dit qu’elle m’aime,

 La valse tourne, tourne,

Des mouettes nous sauvent du naufrage, ses cheveux s’éparpillent en lambeaux flamboyants , les vagues nous bercent,

 Et enfin, la Ville apparaît au loin,

 Avec d’improbables cathédrales aux grosses cloches de cuivre.

Nous entrons dans la Ville en entrant l’une dans l’autre,

 Nos corps se rejoignent pour l’éternité,

 Jamais plus nous nous séparerons.

Quand la Blue Room retrouve la texture de ses murs,

 Nous ne savons plus qui est qui .

Nous sommes une.

 

 

Les voyages s’accomplirent d’eux –mêmes.  Nous parcourûmes  l’Ecosse puis l’Irlande. L’air y était pur, les cascades troublantes par leur beauté fugace, le saumon avait le goût d’un autre monde, des hommes portaient kilts et tartans, Jasmin essaya de souffler dans une cornemuse.

L’Ile de Skye nous fit l’honneur d’accueillir notre amour.

 Puis, retour en France.

Je lui racontais ce que je croyais enfoui dans ma mémoire.

La classe de neige

L’odeur de soupe aux légumes dans le réfectoire

Les contes de fées

La Loire, qui prend sa source au Mont Gerbier De Jonc

La Seine au Plateau de Langres

Et la Garonne au Mont du Toro.

 

Elle m’avait livré le froid de la steppe, la mort du vieux cheval,

Le tremblement de terre à Skopje,

Les morts, les blessés,

Le traumatisme,

Elle avait cinq ans.

 

Son éblouissement à Dubrovnik

Les couleurs de l’Adriatique,

Lueurs de réverbères à Prague

 

Les rires de Barbe Bleue.

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Elle présentait dessins et toiles à des éditeurs bidons qui lui promettaient monts et merveilles.

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C’était la rentrée à l’université. L’université était une vieille école avec une cour et des arcades. Aux sous-sols se trouvaient des laboratoires poussiéreux et mal aérés d’où flottait une médicamenteuse odeur de soufre. Nous y apprenions à couder des tubes, et la structure des cristaux rhomboédriques. Tous les étudiants devaient être très sérieux, attentifs, et protéger leurs yeux avec des lunettes. Il fallait manipuler vite et bien, ce que je n’ai jamais su faire. Je cassais tout le matériel. Je sortais du laboratoire à midi, j’avais soif et la migraine.

 

J’étudiais. Je ne savais pas pourquoi j’étudiais cela. J’étudiais des pages entières de botanique, des livres de chimie, des planches d’anatomie. Je manipulais scalpels et burettes, qui malencontreusement tremblaient bien trop dans mes mains. J’étudiais des nuits entières.

 Je n’allais plus au musée.

 

Je me plongeais dans les structures de l’acide désoxyribonucléique, et la synthèse de l’oxydibromomercurifluorescéïne n’avait plus de secret pour moi.

Dans les amphithéâtres immenses, je prenais des notes, comme mes camarades. Mais très vite, mes pensées s’évadaient loin des quelques pastilles de potasse et des paillasses carrelées approximativement.

 

 

Pendant ce temps, Jasmin achevait de traduire Les  Frères Karamazov  du russe en serbo-croate.

 

Galatée Galerie, boulevard du Montparnasse lui avait pris deux toiles.

 L’une représentait un cheval au visage implorant au milieu d’un tas de ferrailles dans la ville inondée. J’étais heureuse qu’elle ne fût  plus  chez moi, car de l’avoir sous mes yeux au réveil me rendait infiniment triste.

L’autre parlait du sentier qui mène au manoir de Hythe, elle était bien plus récente.

 Elle avait loué une toute petite chambre dans les taudis de la rue Vercingétorix, qui actuellement n’existent plus. Depuis le boulevard Pasteur, on a vu s’ériger l’immeuble de Bofill, immense.

 Ses toiles représentaient des paysages marins, adriatiques, ensoleillés, et parfois désolés.

Et puis à nouveau, on y voyait des villes qui succombaient à des tremblements de terre ; Seul,  un vieux cheval survivait et regardait le spectateur d’un air implorant.

 

 

Mais parfois aussi, les couleurs acryliques explosaient dans tous les sens, quelle pureté et quelle joie !

Commentaires

21.03 | 12:49

Heureuse de découvrir votre site. Il me plaît.
Hilda Damman

...
11.08 | 16:48

Alors,alors..Pourquoi donc tous ces points d'interrogation?Qui donc peut bien être aussi admiratif???Ah oui, je crois avoir trouvé!

...
11.08 | 16:12

Et merci à toi pour les ajouts récents sur ton site ! Je suis toujours aussi admiratif...

...
27.07 | 01:37

Merci cher(e) ???

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Bonjour !
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