Evocation

 

 Dinner time.

Au mur étaient accrochés des schémas de bateaux avec, mentionnée au bas, cette invitation improbable : « Navigare necesse est ». Nous naviguions en mangeant du sponge bien souvent tartiné de confiture d’abricots. Mais le dimanche, nous cessions de naviguer pour manger du Trifle. C’était un gâteau fait avec de la graisse de bœuf, de la confiture de framboises, et de la fleur d’oranger, très sucré, et franchement pas aussi dégueulasse qu’on veut bien le dire. Les Français sont difficiles en matière de cuisine.

 Tous ces repas étaient bien un peu « rough »,  comme les grandes toiles de Joan Mitchell des dix dernières années, quand, malade de la morphine elle s’acharnait haut en couleurs.

 

 

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Veermer : vue de Delft

 Finn Farm house, à  Kingsnorth ,  près d’Ashford, dans le Kent. 1978.

Campagne pluvieuse anglaise, des framboises très parfumées, de la jelly au dessert, et puis bien sûr l’odeur, tôt le matin, des œufs frits au bacon.

Dans la chambre jaune, il y avait quatre lits. Au mur, on avait accroché une pâle copie de la vue de Delft, de Vermeer.

 Mais cette année, la chambre jaune était déjà occupée, je dormais dans la bleue, qui était plus petite. Il y avait deux lits. Vue sur les champs. Fenêtre « guillotine », à l’anglaise. Grande maison en briques rouges que j’affectionnais particulièrement, "with two cats in the yard….."

Tout, dans ce lieu au confort un peu sommaire, se prêtait à la méditation romantique jusqu'à la tombée de la nuit. Après la douleur crépusculaire, venait  tea time, on versait le lait froid dans un grand verre, puis le thé bouillant par-dessus. Je commençais à lire « Mrs Dalloway’s party » que Mrs Hopkins m’avait offert pour mon anniversaire. Je n’ai jamais pu le relire ailleurs que dans ce lieu magique……. Je ne suis jamais parvenue  à lire les traductions françaises des livres de Virginia Woolf.

Puis venait le moment du choix : Irait-on au pub « Royal oak » de Kingsnorth, avec les bicyclettes rouillées et dépourvues de phares ? Parfois, Mrs Hopkins  nous conduisait jusqu'à Aldington avec le minibus. Je souhaitais constamment et éperdument  les évènements magiques ; c’était plus sécurisant d’aller à Aldington, mais le problème, c’est qu’il ne s’y passait jamais rien. C’est en allant à pied jusqu'à Tenterden  que notre rencontre se produisit.

 

 Je désirais l’automne qui ne venait pas,

 Piet me disait que je ferais mieux de me remettre à peindre.

Mais les mûres sur les buissons s’obstinaient à ressembler à des framboises indigestes.

Quelle importance, il faisait nuit !

Septembre naissant nous  enveloppait  dans l’humidité britannique.

Nous marchions en direction d’Eastbourn.

 

A Tenterden, il y avait un pub ou l’on pouvait boire autre chose que de la bière, à savoir une variété de cidre très doux et très frais. Peu alcoolisé, mais suffisamment pour raviver toutes ces sortes de braises qui traînent négligemment au fond des greniers remplis de toiles d’araignées que sont nos vies intérieures.

 Il y avait aussi des vieux manoirs aux touches de couleurs ravivées par endroits,  comme par miracle.

 

 

 

 

 

 Paul KLEE:  "Pflanzenwachstum"

 

 

« Nous arrivâmes un jour à l’aube à Delft .Tout y était rond et azuréen, la faïence d’un bleu particulier, les dentellières ressemblaient aux tableaux de Vermeer. J’avais huit ans. Tout me portait à croire que j’avais un destin extraordinaire. J’aimais déjà les couleurs, toutes, mais plus particulièrement le vert émeraude, incrusté dans la pierre. »

« J’étais une enfant des villes. C’était pour moi un vrai casse-tête, à chaque rentrée scolaire de répondre à l’inévitable sujet de composition française : « Voici l’automne. Décrivez ce que vous ressentez…. ». C’est pourquoi je choisissais l’autre sujet proposé, non moins original : « Racontez votre plus beau souvenir de vacances ». Mais je butais sur l’orthographe des noms propres et je pensais que l’on croirait à des noms inventés.

 Ecrire : « Lichtenstein », « Vaduz », « Rijksmuseum », « Valbella Lenzerheide », ou encore des noms d’œuvres, tels que « Pflanzenwachstum », « Fliegender Holländer », « Beijenkhoff », ………C’était tout de même plus compliqué que : « Saint-Ouen l’Aumône », ou « Jarny, en Meurthe et Moselle », et c’était plus fou à mes yeux. Je voulais m’acharner à décrire Delft dans le but d’être crue, j’avais peur que cela passe pour un conte.

Je ne me séparais jamais de mon petit carnet de notes, j’y consignais tout ce qui, sur le moment, me paraissait important, comme si la mémoire risquait de me faire défaut : la couleur du ciel, des arbres, et aussi mes états d’âme, et cela me soulageait me semble-t-il. Depuis que j’ai pris la route, j’ai fait une pile de ces cahiers jusqu'à ce que je trouve un placard suffisamment hospitalier pour les y accueillir.

Trouvé dans l’un d’eux :

‘‘-Je devais être déjà morte, mais le plus surprenant pour moi était de me retrouver au paradis alors que je n’y croyais pas.

L’aube nous a surprises, enlacées, et je lui ai demandé comment on avait fait pour mourir sans s’en rendre compte. Elle m’a répondu que le trépas était incroyablement agréable. Que des flamants roses se promenaient près du lit et que l’on devait être à marée basse. Je ne voyais pas les oiseaux sur une patte, mais j’entendais au loin les goélands qui annonçaient la fin d’un rêve cristallin ; Je voyais enfin son abondante chevelure cendrée, Elle, ma parfaite, mon initiatrice !

Soudain, j’étais devenue une femme. Je n’osais plus bouger mon corps, de peur d’y effacer les traces de baisers.

Et Elle s’en est allée, comme elle était venue, lentement, en ayant pris soin de redevenir une femme peinte.

« Moi, je deviendrai une femme peintre. »’’

Commentaires

21.03 | 12:49

Heureuse de découvrir votre site. Il me plaît.
Hilda Damman

...
11.08 | 16:48

Alors,alors..Pourquoi donc tous ces points d'interrogation?Qui donc peut bien être aussi admiratif???Ah oui, je crois avoir trouvé!

...
11.08 | 16:12

Et merci à toi pour les ajouts récents sur ton site ! Je suis toujours aussi admiratif...

...
27.07 | 01:37

Merci cher(e) ???

...
Bonjour !
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