1965

23. juil., 2021

                                           

 

A la` fin de l’année scolaire, il y avait la distribution des prix. C’était une grande et belle cérémonie qui se déroulait dans la salle des fêtes de la Mairie.

Durant toute l’année, nous nous rendions une fois par semaine au collège de garçons. Nous étions une dizaine de petites filles choisies dans les cinq écoles d’Asnières destinées à recevoir le prix de chant.

 M. Vernet nous entrainait à chanter trois couplets de l’hymne national Français pour l’ouverture de la cérémonie de distribution des prix.

Je me sentais très fière de chanter ainsi La Marseillaise avec les grands garçons du collège qui faisaient partie des petits chanteurs de l’Ile de France. L’un d’eux m’avait dit un jour que c’était un chant révolutionnaire.

Le premier couplet nous était plus familier, mais il fallait apprendre à le chanter en étant au garde à vous, immobile. Au second, qui, en réalité est l’avant dernier, il fallait ralentir pour chanter ‘Amour sacré de la patrie…’. Le dernier couplet était celui dit des Enfants :’Nous descendrons dans la carrière…’pour honorer nos aïeux morts au combat.

Tout le monde se levait quand nous chantions la Marseillaise, et je pouvais admirer l’écharpe tricolore de M. Le Maire, au premier rang.

Ensuite, chaque enfant était appelé à l’estrade, on lui remettait un ou plusieurs livres entourés d’un joli ruban, et ceux qui avaient le prix d’excellence recevaient en plus une couronne de laurier sur leur tête. Puis, nous retrouvions enfin nos parents dans la salle, et ils nous serraient dans leurs bras.

Mon père disait alors que nous étions tout fiers comme « Bar Tabac » (ARTABAN, voulait-il surement dire, le nom d’un des troismousquetaires).

Cette année-là, j’avais reçu un grand livre cartonné jaune qui s’intitulait : « Les poussins bleus ».

Il racontait l’histoire de trois jeunes enfants qui repeignaient le poulailler avec de la peinture bleue. L’un d’eux avait repeint aussi les œufs des poules en bleu, et quelques jours plus tard, les poussins sortis des œufs étaient bleus ! Drôle d’idée, et pourtant, de ce livre, je tirais quelques leçons de vie, dont l’essentielle était que l’on hérite de la couleur de peau de ses parents.

Ensuite, c’étaient les vacances, puis la rentrée.

Immanquablement, les feuilles mortes tombaient des arbres sur la chaussée, et parfois la pluie aussi.

Notre nouvelle institutrice nous faisait rédiger notre première dissertation, il fallait parler de l’automne, ou bien raconter nos vacances.

Cette nouvelle année d’école me semblait morose sans que je puisse bien comprendre pourquoi. Alors que j’observais le coin encore tout propre du petit encrier de mon pupitre, on frappa à la porte, c’était Mme la Directrice qui avait le droit d’entrer sans qu’on ne l’y invite. Toutes les élèves se levaient pour la saluer. Elle était accompagnée d’une nouvelle élève, Raymonde, qui venait d’Afrique.

La maîtresse nous demanda d’accueillir gentiment Raymonde, lui souhaita la bienvenue, et lui demanda de s’asseoir au premier rang, car elle portait des lunettes. Puis elle écrivit le mot AFRIQUE au tableau, et nous expliqua qu’en Afrique, il fait très chaud.

« - Madame, c’est pour ça que Raymonde est toute noire ?

-        Oui, quand le soleil tape, la peau devient foncée »

Et soudain je me suis sentie triste et pleine d’empathie pour Raymonde, car je songeais au vers du cantique des cantiques que M. Katzmann nous avait lu au cours d’instruction religieuse :

« Ne prenez pas garde à mon teint basané :

  C’est le soleil qui m’a brûlée. »

La pauvre me disais-je, comme ça doit lui faire mal !!!

Je suis venue vers elle pendant la recréation et je lui ai demandé si ça ne lui faisait pas trop mal. Elle m’a adressé un sourire très étincelant de ses petites dents toutes blanches, et avait l’air surprise :

« - Mal ?? mais pourquoi j’aurais mal ?

-        Ben …T’as la peau toute noire, c’est à cause du soleil qui t’a brûlée, non ? C’est écrit dans la bible, on parle de toi !

-        De moi ?! Tu sais, en Afrique, tout le monde nait avec une peau noire. Et ça fait même pas mal !

-        Ah bon, je croyais… »

Quand le soleil tape.

Et après, il y avait cours de chant. La professeure, toujours la même, Mme Césari, arrivait avec une grosse valise dans laquelle il y avait un guide chant. C’était une sorte de grosse cage métallique que l’on branchait à un soufflet, qu’il fallait activer avec une pompe, ça faisait

« Pooooooomp Poiiiiiiiimp !!! et ça nous amusait beaucoup.

Après quoi, comme dans toutes les écoles du monde me semble-t-il, nous chantions : « ma-me-mi-mo-mu », puis « dou-a-é-a-ou » …

Et ensuite, chacune son tour, puis ensemble :

« A la pêche aux moule-moule-moules,

 Je n’veux plus aller Ma-man.

Les gens de la ville-ville-ville

M’ont pris mon panier maman (bis) »

Et puis après, notre maîtresse attitrée revenait dans la salle de classe pour une leçon d’histoire. Nous apprenions que nos ancêtres étaient les gaulois, qu’ils étaient belliqueux et querelleurs, qu’ils avaient les cheveux blonds et les yeux bleus. Jules César leur faisait la guerre.

 Moi, j’avais entendu mon père dire, un soir, alors que j’étais couchée mais pas encore endormie que nos ancêtres à nous, c’étaient les hébreux. Comme tous les adultes étaient censés avoir raison, je pensais être une gauloise-hébraïque. Mais qu’en était-il de Raymonde ? Est-ce que ses ancêtres étaient blonds ?

L’heure de la récréation sonnait, et dans la cour, je suis allée voir Raymonde. Mais la petite Monique s’est approchée de moi et m’a dit :

« - Ne t’approche pas d’elle, elle est toute noire parce qu’elle est sale, tu vas attraper plein de maladies ! »

Ça, c’était impossible ! Raymonde arrivait tous les matins avec une petite blouse rose impeccablement propre et de surcroit bien repassée, sans aucun faux pli. Et le soir, lorsqu’elle sortait, sa blouse était encore propre, rien à voir avec les nôtres, souvent maculées de taches d’encre. Elle prenait soin de ses affaires, Raymonde, sans doute parce qu’elle n’en avait pas beaucoup…

Et puis de toute façon, la petite Monique, elle répétait tout ce que lui disait son père…à savoir n’importe quoi. L’an passé, elle m’avait demandé pourquoi je n’allais pas au catéchisme. Je lui avais répondu :

« - Parce que je ne suis pas catholique.

-        Ah, ben alors t’es protestante ?

-        Non, je suis juive.

-        Euh !? c’est quoi ?

-        Une autre religion. »

Et le lendemain, elle était revenue à la charge :

« - c’est pas possible que t’es juive, parce que mon père m’a dit que les juifs, ça n’existe plus. Ils sont tous morts pendant la guerre, on les a mis dans des grands fours et on les a brûlés. T’es une menteuse. »

(Je me suis toujours demandée si les enseignantes qui nous surveillaient pendant la récréation prenaient garde aux dialogues que les élèves s’échangeaient.)

Depuis, la petite Monique, elle me faisait un peu peur, avec son père et ses histoires. Je ne répondais rien à ses invectives, mais cette fois, j’étais bien décidée de lui prouver que Raymonde était très propre.

 

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Trois mois plus tard Raymonde, qui avait du mal à s’acclimater était malade. Je suis allée lui porter les devoirs chez elle, elle était bonne élève et il ne fallait pas qu’elle prenne trop de retard. Elle habitait rue Emile Zola, tout près de chez nous, dans un petit immeuble en brique coincé entre deux barres HLM et surement promis à la démolition. Au 5e étage. Sa Maman m’a ouvert la porte, elle portait un joli costume jaune et mauve qui faisait ressortir sa peau noire toute luisante. Elle m’a remercié et m’a dit que je ne pouvais pas voir Raymonde parce qu’elle avait un gros rhume et je risquais de l’attraper. Je suis restée sur le pas de la porte, j’ai aperçu un évier, et dessus un gros bidon en plastique, avec une étiquette portant la mention : « SAVON NOIR ».

J’avais ma réponse pour la petite Monique. Le lendemain, je suis allée la trouver, et je lui ai dit :

« -Tu diras à ton père que les gens qui ont la peau noire sont très propres. Ils sont noirs parce qu’ils se lavent avec du savon noir ! »

Et depuis, elle ne m’a plus jamais embêté. Mais je suis sure qu’elle n’a jamais lu les poussins bleus.

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L’année s’est écoulée ainsi, nous avions appris beaucoup de choses, et moi, grâce à mon amie Raymonde, j’étais devenue incollable sur la géographie et les pays d’Afrique.

Comme Raymonde parvenait à chanter « la pêche aux moules » sans une fausse note, elle allait recevoir le prix de chant exæquo avec moi, et toutes deux allions chanter la Marseillaise à la distribution des prix.

 J’avais bien compris qu’il coulait le même sang gaulois dans ses veines que dans les miennes.

Pour la cérémonie, nous portions une robe bleu roi, comme trois autres petites filles, d’autres en portaient une blanche, d’autres une rouge.

J’ai soufflé à l’oreille de Raymonde qu’on était des poussins bleus. Je ne sais pas si elle a bien compris pourquoi, mais elle a éclaté de rire.

Puis nous avons chanté.

(…)

« Nous entrerons dans la carrière,
 Quand nos aînés n'y seront plus ;
 Nous y trouverons leur poussière
 Et la trace de leurs vertus. (Bis)
 Bien moins jaloux de leur survivre
 Que de partager leur cercueil
 Nous aurons le sublime orgueil
 De les venger ou de les suivre
 

Aux armes, citoyens !
 Formez vos bataillons !
 Marchons, marchons !
 Qu'un sang impur...
 Abreuve nos sillons !
 ».

 

La vérité sort du bec des poussins bleus. Coqs et poules ne sont là que pour compliquer l’affaire.