Chapitre I

23. juil., 2021
23. juil., 2021

    Ou les mystères de la naissance.

 

1965. Je vais avoir 8ans, mais le temps passe très lentement jusqu’à la date de mon anniversaire qui coïncide avec celle des vacances.

 Sur le chemin de l’école, Françoise, qui vient d’avoir un petit frère, me raconte qu’à leur naissance, les bébés sortent du ventre de leur Maman. Pourquoi pas, après tout, ça explique pourquoi bien des jeunes femmes affichent un ventre rond pendant la période estivale… : un petit bébé loge à l’intérieur !!!et quand il est bien mûr, il sort !

Je ne me suis jamais demandé par quel miracle il rentre dans le ventre, mais quel intérêt de toute façon, puisqu’il finit par ressortir !

 

                                                        ***

Ça y est, c’est les vacances ! Nous partons à Forbach rejoindre Tonton Louis et Tata Denise, les cousins de Papa. Il y a aussi Tante Arlette, la sœur de Denise, Tonton Germain, son mari, et leurs sept enfants. Je vais pouvoir jouer avec Freddy qui est un peu plus âgé que moi,  ….de quelques mois seulement.

Je vais pouvoir lui apprendre quelque chose peut être !

 Nous classons par couleur les pinces à linge multicolores de Tante Arlette, nous lui passerons pour étendre le linge. Pour l’instant, elle est dans la pièce à coté, en train de sortir le linge de la machine à laver.

-         « Tu sais quoi ? les enfants, à la naissance, eh ben ils sortent du ventre de leur Maman ! Et c’est forcément vrai, parce que c’est ma copine Françoise qui me l’a dit, elle a eu un petit frère !

-         Ah bon ? ben moi, j’ai trois petites sœurs, et je ne les ai pas vues sortir du ventre de ma mère ! mais c’est vrai qu’elle a souvent un gros ventre… »

…Mais Tante Arlette revient avec ses paniers, et elle nous dit :

-         « Les enfants, cessez donc de dire des bêtises : vous voulez savoir comment naissent les enfants ? Voilà, je vais vous le dire : »

(Nous commençons à lui passer les pinces à linge, en l’écoutant très attentivement)

- « dans presque toutes les régions de France, les petites filles naissent dans les roses, et les petits garçons dans les choux. Sauf en Alsace et en Lorraine, où, en raison du CONCORDAT, ce sont les cigognes qui apportent les bébés, filles ou garçons, dans un petit baluchon, comme en Allemagne ».

…Les cigognes…ça alors ! quel récit merveilleux, même si nous n’avons pas très bien saisi la raison du Concordat.

Et dès le lendemain, nous allons chez M. Wiegratz, le voisin, pour lui emprunter ses jumelles, afin d’aller observer les cigognes. Il y a un petit monticule de terre à la sortie de la ville, que nous escaladons chaque année à cet effet, puis nous nous asseyons sur les petites chaises pliantes que nous avons apportées. Mais cette année, c’est différent ; car en nous passant les jumelles à tour de rôle, nous regarderons bien plus attentivement leurs becs pour pouvoir apercevoir les petits baluchons contenant un bébé.

Nous y sommes restés toute l’après-midi. Chaque fois que Freddy m’a passé les jumelles, en me disant :

« - Si jamais t’en vois une avec un bébé, tu me la montre !!

   -Oui, oui, promis, je te la montre ! ... »

Mais comme lui, je n’ai vu ni baluchon, ni bébé …

Néanmoins la beauté et la grâce du ballet des cigognes en vol m’a émerveillé, j’ai admiré leurs longs becs rouges, au bout desquels il n’y avait rien…

Nous sommes ensuite revenus chez M. Wiegratz, pour lui rendre ses jumelles. M.Wiegratz est un vieux Monsieur, qui ne s’en laisse pas conter !

Il nous a demandé si les cigognes étaient aussi belles que l’an passé. Freddy lui a répondu :

« - Oh oui, elles étaient magnifiques ! …Mais malheureusement, vos jumelles ne fonctionnent pas très bien ! Nous ne voyons dedans que les cigognes, mais pas les bébés qu’elles portent dans un baluchon !

Réponse de M. Wiegratz, prenant l’air très offensé :

« -Hé gamin, comment oses-tu dire cela ?? Elles fonctionnent très bien mes jumelles ! Les cigognes, c’est vrai, elles viennent apporter les bébés, mais seulement la nuit, pendant que tu dors ! »

Tante Arlette nous a bien eu ai-je pensé, ou alors elle a oublié de préciser ce détail.

Un peu dépités de notre ignorance, nous sommes rentrés à la maison sans rien dire à personne.

Au moment d’aller se coucher, Freddy a subrepticement emporté sa petite chaise pliante dans la chambre des garçons. Une fois ses trois frères endormis, il s’est installé devant la grande fenêtre. Il y a un petit trou dans le volet en bois et il y a collé son œil. Il a vu la pleine lune et a attendu une bonne partie de la nuit que les cigognes passent devant.

 
   

 

Moi, je suis allée me coucher dans la chambre des petites sœurs, et je me suis paisiblement endormie. J’ai rêvé du Concordat ; c’était un grand palais que l’empereur Napoléon avait fait bâtir sur la ligne imaginaire qui sépare l’Alsace de la Lorraine. Le Concordat ressemblait un peu à l’église du Sacré Cœur de Montmartre, avec plein de clochetons sous lesquels nichaient des cigognes. Au moment de l’éclosion des œufs, on pouvait voir par endroits un petit bébé humain parmi les cigogneaux. Les mamans cigognes se chargeaient de les disposer bien confortablement dans des baluchons, et les papas cigognes, à la tombée du jour, s’en allaient les porter dans les maisons où on les attendait. Ensuite, tout le monde partait se réchauffer le plumage en Afrique avant l’arrivée de l’hiver.

C’était le songe de ma nuit d’été.

 

Mais en réalité, la vérité sort de la bouche des enfants. Les adultes ne sont là que pour tout embrouiller.

Quand les bébés naissent, ils sortent du ventre de leur Maman. Je confirme.