18. juin, 2020

Le château des rentiers

Le jeudi matin, j’avais coutume de me rendre à l’atelier de la rue du château des rentiers. C’était une vieille bâtisse en pierres jaunes située au fond de la cour d’un immeuble vétuste, au milieu d’un chantier de reconstruction. De nouvelles tours immenses surgissaient de terre, et donnaient la sensation que cette partie du treizième arrondissement de Paris allait être le summum de la construction moderne.

On entrait par la grande porte, derrière,  car devant, la glycine ainsi que les grands pots de fleurs de Célestinne avaient envahi et condamné la jolie petite porte en bois.

C’était l’époque où seuls les jeudis comptaient pour moi. Les autres jours étaient destinés aux fonctions alimentaires et j’effectuais sans passion aucune mon métier dans de vieilles officines de pharmacie. On était loin de la semaine des quatre jeudis !

Célestinne, une dame très âgée vivait au premier étage. Elle ne pouvait plus peindre car sa vue avait baissé, mais il lui arrivait encore de sculpter des objets en bois. Elle avait laissé à disposition son atelier du rez-de-chaussée de chaussée pour des artistes de passage.

 Il y avait souvent trois ou quatre personnes qui sculptaient des corps en plâtre et aussi parfois dans de l’albâtre. Leur travail me fascinait ; j’emmenais souvent de petits fusains très tendres et je m’exerçais à dessiner des corps…Oui, toutes ces anatomies, ces corps volubiles dont j’essayais de dompter le mouvement naturel, me plongeaient dans un grand émoi. Il y avait les modèles, vivants, et bien souvent dénudés pendant l’été.Leurs corps imparfaits parfois à l’extrême,  sans pudeur aucune s’exhibaient ainsi, pour les besoins de la cause artistique….

Célestinne venait parfois nous apporter du café. Parfois aussi un grand pot contenant des fruits de saison cueillis des maigres arbres fruitiers qui tenaient encore debout. Souvent des pommes et des poires en automne et des groseilles en été. Brave Célestinne, comme nous avons apprécié ta générosité ! Il y avait là des artistes très maigres qui crevaient de faim…Ce n’était pas mon cas, mais je trouvais à ces fruits le goût d’un autre monde, celui que Jasmin était partie rejoindre, et dont le spectre me hantait encore très souvent.