19. déc., 2020

Le départ

                       

 Samedi 2 Novembre 2018

 Je me suis réveillée très tôt ce matin-là. Le réveil indiquait 6h12. Je tremblais de tout mon corps et mon cœur sautait dans ma poitrine. Oui, c'était LE moment...

Je me suis mise en position de relaxation, et petit à petit tout est revenu en ordre.

Je me suis rendormie jusqu'à 7h30.

 J'ai rêvé que je tenais le bras de Maman au cimetière comme je l’avais fait pendant l'enterrement de Papa. Sauf que cette fois ci, c'était Maman que j'accompagnais jusque sa dernière demeure.

Et puis aussi que je téléphonais à Maman pour lui dire que ma mère était morte...

Je n'ai pas entendu le téléphone sonner à 6h30. L'infirmière du centre de soins palliatifs de l’hôpital des Bonnettes(!)m'a laissé un message : « Votre Maman est partie à 6h12...Toutes mes condoléances. Veuillez nous rappeler avant 9heures s'il vous plaît. »

Oui mais, deux tâches importantes avant de courir à l’hôpital :

– prévenir au travail que je ne viendrai pas pendant quelques jours.

– Me souvenir de ses derniers mots audibles :

C’était mardi. Une forte chute de globules due à une sorte de leucémie sénile l'avait plongée dans un sommeil comateux les jours précédents ; Mais ce mardi, elle m'a accueillie assise dans son fauteuil, bien habillée, et avec un joli chemisier rose. Et m'a dit qu'elle allait très bien, qu'elle n'avait plus aucune douleur, même plus mal aux gencives ! ...Et qu'elle pensait sortir ce soir de l’hôpital !

Elle m'a parlé de son enfance :

- De Mademoiselle Février, son institutrice de l'école maternelle, de Madame Popik, son professeur de couture plus tard, et surtout de Monsieur Cavaillon, le professeur de dessin.

Un excellent professeur, ce M. Cavaillon, qui emmenait le jeudi ses élèves au musée du Louvre, et expliquait la perspective par des effets d’optique ; Aux élèves qui se plaignaient de la taille du papier par rapport au motif à dessiner, il montrait une petite boite d'allumettes sur laquelle figurait une toute petite image de la tour Eiffel qui pourtant est haute de 300 mètres. Maman dessinait très bien...

 Tous trois sont morts en déportation.

- De mes grands-parents qui étaient très pieux et avaient un cœur d'or. Ils toléraient toutes les farces des enfants à propos de la religion, surtout pendant les fêtes de 'Hanoukka. Après tout, c'était la fête des lumières et les enfants nous montrent la voie vers la lumière…La voie mais pas la voix ! ainsi, en sourdine, à Hanoukka, Maman fredonnait :

« Maoz tsour

  Les choux farcis,

  Le'ho noe

  Les chats crevés ! »

Cette fête était propice à toutes sortes d'espiègleries et Charles, l'aîné des quatre enfants, à12ans, racontait que jusque l'an passé, il avait dissimulé un album des Pieds Nickelés dans son livre de prières pour rendre l'office du matin moins ennuyeux. Le sabbat, c'était plus long, alors il changeait pour Bibi Fricotin.

Venait ensuite Annette, la sœur aînée de Maman, qui faisait partie du Club de la « Belle Jeunesse », et qui racontait comment en revenant de l'école après les résultats du certificat d’études, elle faisait semblant de pleurer sur l'épaule de son amie Raymonde pour que sa maman qui guettait son arrivée par la fenêtre croit qu'elle l'avait loupé…C'eût été surprenant car elle était la meilleure élève de sa classe.

Et tous trois se moquaient gentiment du petit frère, Loulou, qui s'inclinait respectueusement devant les chevaux. Car il y avait encore des chevaux dans les rues de Paris en 1936. On expliquait aux enfants qu'il ne faut jamais rester derrière les chevaux car ils sont très susceptibles et risquent de donner des ruades. Et donc, lorsqu'il croisait un cheval, et que celui-ci avançait un peu la tête, Loulou pensait qu'il le saluait, et saluait en retour pour ne pas froisser la susceptibilité de l'animal.

Cela peut paraître surprenant, mais Maman m'a raconté toutes ces anecdotes quatre jours avant de mourir.

Après, j'ai dû la quitter pour retourner à mon lieu de travail. Lorsque j'ai remis mon écharpe pour repartir, elle m'a dit :

« COUVRE-TOI BIEN, IL FAIT FROID DEHORS !! »

Ce furent ses dernières paroles.

Dès le lendemain, et jusqu'au samedi, elle est retournée dans son sommeil comateux, ne s'est pas réveillée quand ses petits et arrières petits enfants, ainsi que ses neveux et nièces sont venus lui rendre visite.

Ne t'inquiète pas Maman, quand il fait froid, je me couvre !

                        _____________________________________________